Numérique

Des collectivités se convertissent au numérique durable

Un nombre croissant de collectivités se mobilisent en faveur du développement durable, sans oublier le numérique. Un colloque, le 19 mars à Labège (sud-est de Toulouse), organisé par le syndicat mixte Sicoval et l’ONG eG4U (ETSI de Sophia Antipolis), a permis de partager des bonnes pratiques pour mettre en œuvre des stratégies de décarbonation dans le domaine de l’informatique et des systèmes d’information des territoires.

(c) paisan1leo
(c) paisan1leo

Premier point : ne pas craindre de décrire la réalité d’une situation critique, en communiquant des chiffres souvent alarmistes. Ainsi, s’est interrogée Angélica Calvet, secrétaire générale du Cinov Digital (syndicat des TPE/PME du Numérique), est-ce que les technologies de l’information, très utiles dans la protection de l’environnement, peuvent être à la fois éco-responsables et durables ? « Telles qu’elles sont produites et utilisées aujourd’hui, la réponse est non ! ». Elle donne un exemple : la fabrication d'un ordinateur portable de 2 kg nécessite de traiter 800 kg de matières premières avant de générer, par sa fabrication, 124 kg de CO2 sur les 169 kg émis sur l'ensemble de son cycle de vie (en ajoutant transport et distribution, utilisation et recyclage valorisé). Autrement dit, la consommation d’énergie au moment de l’utilisation ne représente qu’une petite part du bilan carbone total. D’où l’importance de conserver son ordinateur le plus longtemps possible, ou d’acheter des appareils de seconde vie.

Cette responsable syndicale a également évoqué deux paradoxes inhérents au développement du numérique : « Plus on dématérialise, plus on utilise de matières premières (pour les composants, les écrans) ; plus on miniaturise et complexifie les composants, plus on accroît leur impact environnemental ». De fait, la production de composants complexes exige beaucoup d'énergie, des traitements chimiques et des métaux rares, comme le tantale (smartphone) et lindium (écrans plats). « Les fabricants des équipements sont en train d'épuiser ces minerais précieux à un rythme inégalé ». Et de citer l’Ademe, Agence de la Transition écologique : « le nombre d’équipements serait supérieur de près de 65 % en 2030, par rapport à 2020, notamment avec l’essor des objets connectés. Entre 2020 et 2030, en France, l’empreinte carbone du numérique pourrait croître de 45% pour atteindre 25 millions de tonnes de CO2. La consommation de métaux et minéraux (ou ressources abiotiques) augmenterait de 14 % et la consommation électrique de 5 % pour atteindre 54 tera-watts/h par an). Et si rien n’est fait, ces chiffres pourraient tripler entre 2030 et 2050 ! ».

Des collectivités mobilisées

Alain Vincent, chef de projet numérique du syndicat mixte Haute-Garonne Numérique, a rappelé que les collectivités ont des obligations légales et réglementaires en matière de numérique responsable : les lois AGEC, anti-gaspillage pour une économie circulaire, et REEN, visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique. Depuis le 1er janvier 2023, toute collectivité de plus de 50 000 habitants a dû initier un plan de travail pour appliquer une stratégie numérique responsable au 1er janvier 2025. Un guide en cinq étapes a été publié par l’ANCT (Agence nationale de la cohésion des territoires).

En concurrence avec les départements de la Manche et de l’Yonne, la Haute-Garonne a été sélectionnée, en juillet 2023, en binôme avec un de ses membres, très motivé, la Communauté de communes Coteaux Bellevue (pourtant non soumise à loi REEN), présidée par Sabine Geil-Gomez, fortement impliquée dans le développement durable.

La première étape a consisté à créer un comité de lancement (huit participants) qui a mené des entretiens de diagnostic avec les élus et différents services (finances, achat, RH, communication…). Cinq volets du numérique responsable ont été traités : stratégie et gouvernance, achats, transformation de l’IT, recyclage et économie circulaire, sensibilisation. Deux ateliers de priorisation ont déterminé douze leviers d’actions : inclure le numérique durable sur le territoire, avec des indicateurs de pilotage, désigner un coordinateur pour suivre les avancées, allonger la durée de vie des équipements, etc. « Aujourd’hui, ces collectivités sont déjà en mesure de privilégier des achats durables, réparables et éco-labellisés » ; d’optimiser la gestion du parc des équipements jusqu’au recyclage (en le confiant à un éco-organisme), de mutualiser les serveurs et les unités de stockage, tout en réduisant le volume de données stockées… Une charte des bonnes pratiques du numérique responsable a été rédigée et tous les collaborateurs ont été sensibilisés à ce plan d’actions, valorisé comme un levier de dynamisme.

« Le défi actuel est de maintenir cette dynamique, en affectant suffisamment de ressources et de moyens humains, alerte Alain Vincent. « Pour garantir les résultats escomptés, il faut admettre ce qui ne marche pas, et avoir des scénarios ’bis’». Cela s’inscrit dans une démarche plus globale de transition écologique, une démarche longue, complexe, visant à une amélioration en continu. Je recommande de commencer par un projet pilote réaliste qui montre que c’est faisable ».

Bordeaux et Eurocities : pas d’usines à gaz….

Le témoignage de Bordeaux Métropole, en la personne de Christophe Colinet, chargé de mission « métropole intelligente » le confirme : il est possible de commencer par le pilotage d’infrastructures comme l’éclairage public. Un objectif clé consiste à rendre les équipements interopérables entre les diverses technologies présentes- ce qui peut ensuite être étendu à la voirie, aux transports, à la sécurité, etc.

Dans le contexte européen Eurocities (167 collectivités), « il a été démontré qu’il était illusoire de vouloir tout uniformiser, tout standardiser ». Il faut construire, de façon réaliste, des plateformes d’interopérabilité avec un objectif déterminant : simplifier la démarche (ne pas construire des ‘usines à gaz’). Il est en effet crucial que les décideurs politiques, avec une écoute citoyenne, puissent s’y impliquer.